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L'implication de la France au Cameroun Lac
Tchad
au paroxysme de la répression (1955-1962) GENÈVE 3
Assassinat ciblé
de Félix Moumié
1. Le Cameroun... 2. ... de la répression politique de l'UPC ...
Territoire du Cameroun (1961) Fondation de l'UPC (1948) PARIS
Frontière de Cameroun sous tutelle Région de forte mobilisation upéciste : Gouvernement
française puis de la République du activités militantes (jusqu'à l'interdiction de français, Services
Cameroun jusqu'à la réunification juillet 1955), puis de maquis et de guérilla de renseignement
Limites de régions (1961) Principaux espaces de la répression
politique de l'opposition (police,
Limites de départements (1961) gendarmerie, garde camerounaise)
Yaoundé, capitale du Cameroun : siège de Prisons accueillant de nombreux·ses
l'administration coloniale puis du prisonnier·ères politiques
gouvernement camerounais
Présence des militant·es upécistes au
Chef-lieu de région Cameroun sous tutelle britannique
Exil des leaders upécistes à l'étranger
3. ... à la guerre de décolonisation après leur expulsion (1957) Mokolo
MAROUA
Chaîne de commandement des autorités Stratégie de mobilisation internationale de
françaises au Cameroun l'UPC à l'Onu et effets-retours
Garnisons de l'armée française avant Diplomatie répressive visant à entraver
1960 (forces organiques du Cameroun) les actions de l'UPC à l'Onu
Renforts des troupes coloniales
provenant de la Zone de Défense d'AEF-
Cameroun ou des Zones d'outre-Mer
Espaces de concentration des opérations Nigeria Tchad
MUNGO militaires menées/dirigées par l'armée française
GAROUA
Principaux espaces de déplacements
forcés des populations civiles vers les
camps dits de "regroupement"
Nombre minimal de combattant·es tué·es par l'armée française ou
sous son commandement. Un carré représente dix personnes.
Lieux d'assassinat des principaux leaders upécistes
1. Isaac Nyobè Pandjock (17 juin 1958)
2. Ruben Um Nyobè (13 septembre 1958)
DAKAR 3. Félix-Roland Moumié (3 novembre 1960)
4. Paul Momo (17 novembre 1960)
5. Jérémie Ndéléné (24 novembre 1960)
1960
Soudan (1957)
Egypte (1958) NGAOUNDÉRÉ
République
1961 Meiganga centrafricaine
(ap. 1958)
BAMENDA
Koutaba
(ap. 1956)
5 BAFOUSSAM
Armées française et camerounaise (GTN, 1960)
puis armée camerounaise sous commandement 4 Yoko
français et groupement de couverture (1961)
1960 Nkongsamba
1961
AEF
BERTOUA
Armées française 1958
et camerounaise BUÉA Armée française
CAMEROUN
(GTS, 1960) puis armée (Zopac, 1958)
camerounaise sous
commandement français (1961)
DOUALA
2
YAOUNDÉ
Eséka
Edéa 1
Ghana (1957)
Guinée (1958)
NEW YORK (Onu) EBOLOWA
Congo
Guinée Gabon BRAZZAVILLE
Commandement militaire :
Zone de défense d'AEF-Cameroun, 1955-1959
300 km
© ComCam puis Zone d'Outre Mer n° 2, 1960-1962
© ComCam
Mobilisations internationales de l'UPC, décolonisations et répressions (1946-1958)
Stockholm, juillet 1958
Moscou, juillet-août 1956
Paris
Onu New York Clermont-Ferrand
Conseil de tutelle Beijing, août 1954
1 Maroc, 1952-1956 Quatrième Commission
2 Tunisie, 1952-1956 Assemblée générale 1 2
Algérie Le Caire, janvier-février 1958
3 Niger, 1954-1958 1954-1962
50
00
0p
ét i 3
tio Khartoum, juillet 1957 Indochine
ns
1) Des décolonisations dans un nouveau contexte international après 1945 e t ci 1946-1954
rcu
la tion
L'Onu et ses organes au coeur des enjeux du trusteeship s de
pétiti Malaisie
onnaire
Mission de visite du Conseil de Tutelle en 1955 s 1948-1954 Conférence de Bandung
Kenya 18-24 avril 1955
Bloc de l'ouest dont fait partie la France Cote d'Ivoire 1952-1956
1949-1950
Bloc de l'est favorable au mouvement nationaliste camerounais
Madagascar
Empire colonial français et sa métropole
1947-1948
Conférence internationale faisant naître le groupe afro-asiatique
2) Une diplomatie upéciste déployée hors des frontières de tutelle L'UPC en exil au Southern Cameroons
mai 1955 - juillet 1957
Recours à l'Onu par les militant-es upécistes
Recours recours à d'autres organisations internationales (CICR et à l'OIT)
Rencontres internationales auxquelles participent des responsables upécistes Northern
Nigeria Cameroons
Ville de mobilisation upéciste et étudiante
3) Une répression au Cameroun connectée au reste du monde Cameroun sous
Enugu Southern tutelle française
Cameroons
Principales répressions des mouvements nationalistes dans l'Empire colonial français d'Afrique Bamenda
Principales guerres de décolonisation dans les Empires coloniaux français et britannique Mamfe
Dschang
Circulations de militaires et administrateurs coloniaux français
Principaux lieux d'exil de l'UPC
Tombel
La délégation du HC à Paris, outil de surveillance en métropole et en Europe Kumba Circulations de militant·es de lUPC et de biens
Buea Réunion du comité directeur de l'UPC, février 1956
Le lobbying français au Cameroun sous tutelle britannique
Douala Réunion du comité directeur de l'UPC, juillet 1956
Victoria Yaoundé
Le Cameroun sous tutelle française face à des répressions polymorphes Incendie du siège de lUPC, 4 août 1956
Tiko Expulsion vers Lagos en mai 1957
Section 1
Chargée détudier le rôle et lengagement de la France dans la lutte contre les mouvements indépendantistes et
dopposition au Cameroun de 1945 à 1971, le volet « Recherche » de la Commission franco-camerounaise livre
ici une histoire globale dune guerre de décolonisation encore trop méconnue. Suivant un fil chronologique, ses
quatre sections permettent de retracer la genèse de laffrontement entre les autorités coloniales et les oppositions
indépendantistes au prisme du temps long de la situation coloniale (1945-1955), puis le glissement des répressions
politique, diplomatique, policière et judiciaire vers la guerre menée par larmée française (1955-1960), dont laction
se poursuit malgré la transition politique et lindépendance du Cameroun (1960-1965) et même au-delà, laide
française se maintenant dans le cadre de la coopération entre les deux pays (1965-1971).
Section 1
Les premières stratégies de lutte contre les forces émancipatrices au Cameroun (1916-1955) :
défense des intérêts français, contrôle de la vie politique et violences
Cette section étudie les premières stratégies de lutte déployées par les autorités françaises contre les forces émanci-
patrices au Cameroun de 1916 à 1955, en particulier à partir de la Seconde Guerre mondiale, lorsque le mouvement
indépendantiste saffirme.
En prologue, le rapport commence par létude, déjà bien renseignée par les historien·nes, de loccupation colo-
niale européenne de la fin du xixe siècle et la partition du Kamerun allemand en deux mandats de la Société des
Nations (SDN) après la Première Guerre mondiale, mais en connectant ces deux épisodes à la question de la guerre
du Cameroun.En effet, dès la fin du xixe siècle, la France et le Royaume-Uni convoitent ce territoire pour son
potentiel économique et stratégique, ce qui explique la volonté de la France dy préserver sa domination jusquà la
fin de la période coloniale et ensuite son influence bien au-delà. Pendant et après la Première Guerre mondiale,
le gouvernement français exerce une pression diplomatique auprès des Alliés pour obtenir la création de mandats 837
de la SDN satisfaisant ses ambitions territoriales et politiques. La France cherche, dès le début effectif du mandat,
à exploiter le Cameroun comme lune de ses colonies, outrepassant ainsi le fragile droit international que cherche à
faire appliquer la SDN, considérée comme un frein à ses ambitions politiques et économiques en Afrique centrale.
La Seconde Guerre mondiale confirme tout lintérêt de ce territoire pour la puissance française.
Au même titre que le Congo, lOubangui-Chari et le Tchad, le Cameroun rejoint dès la fin août 1940, lAfrique
française libre, qui permet à de Gaulle dobtenir une assise territoriale et une légitimité politique pour poursuivre
la guerre, au prix cependant dun effort de guerre brutal exigé des populations camerounaises. Plus de 4 000 tirail-
leurs camerounais sengagent et se battent alors aux côtés des Forces françaises libres contre les troupes de lAxe.
Le Cameroun acquiert ainsi une dimension symbolique dans le récit de la libération de la France pour tous·tes les
résistant·es qui y ont transité. Ce fait explique la manière dont les autorités françaises ont, de nouveau, cherché à
intégrer le Cameroun à lempire colonial français dès la fin du conflit, lors du processus de négociation diplomatique
autour du devenir des territoires sous mandats. Malgré un important lobbying au sein de la nouvelle Organisation
des Nations Unies (Onu), afin de maintenir sa domination sans contrôle international, des accords sont finalement
signés en 1946 : lancien Cameroun sous mandat français devient un territoire sous sa tutelle qui doit, en théorie,
rapidement évoluer vers lautonomie et lindépendance. Mais la volonté française de continuer à le diriger comme
une « partie intégrante » de son empire perdure et conditionne la manière dont les différents gouvernements et les
autorités coloniales, souvent composés danciens résistants, agissent pendant la guerre du Cameroun.
Cette section met aussi particulièrement laccent sur le dynamisme politique des Camerounais·es après 1944,
que ce soit par le biais de la création de syndicats, dassociations ou de mouvements qui réclament désormais lin-
dépendance et la réunification avec la partie sous tutelle britannique. Notre étude se place à hauteur dindividus
longtemps invisibilisés, des hommes et des femmes qui ont favorisé cette émancipation politique : les syndicalistes
en poste au Cameroun, proches des futur·es membres de lUnion des populations du Cameroun (UPC) créée en
1948, de lUnion démocratique des femmes camerounaises (Udefec) créée en 1952 et de la Jeunesse démocratique
du Cameroun (JDC) créée en 1954. Ce travail porte de nouveaux regards sur la manière dont les Camerounais·es
se sont emparé·es des idées nationalistes, guidé·es par les principaux dirigeants upécistes comme Ruben Um Nyobè,
Félix-Roland Moumié, Abel Kingué et Ernest Ouandié, que ce soit au sud et à louest du pays, déjà étudiées par
de nombreux·euses historien·nes, mais aussi dans les régions moins connues du Mbam, du nord ou de Kribi. La
Synthèse conclusive
granularité de nos analyses permet de cerner pourquoi les autorités françaises narrivent pas à entraver, malgré leurs
efforts constants, le succès croissant de lUPC auprès des populations camerounaises, ce qui les incite à recourir à
un ensemble de méthodes légales, illégales et violentes pour contrecarrer cette influence.
La répression policière et judiciaire des militant·es nationalistes saccompagne, par ailleurs, dune tentative de
contrôle de la vie politique. Les autorités coloniales créent des partis spécifiquement destinés à contrecarrer lUPC :
en faisait le choix de renommer ces partis, alors dits « administratifs », en « partis de collaboration », nous souhai-
tions souligner que les autorités coloniales françaises corrompent et manipulent la vie politique camerounaise pour
maintenir leurs positions en pleine période de décolonisation et de guerre froide.
Grâce au croisement darchives de la France dOutre-mer et de celles de la justice militaire dévoilées à cette occa-
sion, nous avons pu étudier avec minutie les événements violents de Douala de septembre 1945 requalifiés ainsi par
la Commission, afin de saffranchir du terme péjoratif « d« émeutes » longtemps utilisé pour les décrire, et afin de
mieux les inscrire dans la vague de répressions françaises qui se déroulent en Algérie, au Sénégal et à Madagascar après
la Seconde Guerre mondiale. Le rapport souligne le rôle joué par une poignée de colons français dans lintensification
des violences et lincapacité des autorités politiques à maîtriser celles-ci. Ces colons refusent toute réforme remettant
en cause leur domination politique et économique et leurs privilèges sociaux. Ils sorganisent en « États-Généraux »
pour dénoncer les réformes issues de la conférence de Brazzaville de 1944, pourtant encore bien timides à légard
des Camerounais·es. On découvre la faiblesse du gouverneur Henri Nicolas face à ces colons agressifs et vindicatifs
clairement identifiés, qui sopposent aux manifestations des plus démuni·es de Douala, touché·es par le difficile
contexte économique daprès-guerre. Débordé, le gouverneur accepte de leur fournir des armes, comme latteste
un petit cahier retrouvé par la Commission dans les archives militaires. Ces colons et certains aviateurs français de
lescadrille Béthune, outrepassant leur mission, constituent les acteurs répressifs de cette première séquence violente,
dont le bilan humain officiel (neuf tué·es) est largement sous-estimé. Les sanctions prises à lissue des événements
illustrent parfaitement le fonctionnement dune justice coloniale racialisée : on compte des milliers darrestations
parmi les manifestant·e·s et des centaines de condamnations à des peines de prison ou de travaux forcés. À linverse,
seuls quelques colons sont mis en examen et inculpés pour « rébellion contre lautorité ». Les aviateurs sont jugés
par un Tribunal militaire créé pour loccasion : tous sont mis aux arrêts pendant quelques semaines et leur capitaine
838 se voit retirer son commandement. La culpabilité de certains administrateurs est reconnue, mais ceux-ci restent
majoritairement en poste. Les événements violents de Douala de septembre 1945 deviennent dès lors un moment
symbolique pour les nationalistes camerounais·es qui y voient la preuve que le réformisme colonial daprès-guerre est
incapable de satisfaire leurs attentes, alors que les autorités de tutelle ne peuvent quopposer une réponse autoritaire
et répressive à leurs aspirations.
Soucieux de connecter les analyses portant sur le Cameroun sous tutelle française et le Cameroun sous tutelle
britannique, notamment au sud avec le Southern Cameroons, cette section montre aussi comment la répression du
mouvement indépendantiste camerounais transcende les frontières des deux Cameroun par le biais dun système
de surveillance de lUPC dès le début des années 1950. Elle détaille ainsi les premiers échanges entre les principaux
mouvements nationalistes dans les deux territoires, dont les protagonistes évoquent déjà une potentielle réunification
crainte par les autorités coloniales françaises. Celles-ci demandent, à ce titre, à leurs homologues britanniques de
contrôler les contacts entre ces nationalistes camerounais·es et de leur communiquer des renseignements sur leurs
activités. Le rapport souligne également, dans cette perspective dhistoire globale et connectée, que lOnu devient
rapidement un lieu daffrontements oratoires et idéologiques entre les membres de lUPC et les autorités coloniales.
Le gouvernement français, via ses diplomates, aidé par le gouvernement américain, notamment son consulat à Paris,
se livre ainsi à une tactique dobstruction systématique des acteurs nationalistes, visant à empêcher la diffusion et la
circulation de leurs idées. Tous sapent ainsi régulièrement et délibérément lautorité de lOnu en les empêchant de
se rendre à New York pour plaider leur cause lors des auditions devant la Quatrième Commission de lAssemblée
Générale. Rarement efficace, cette politique saccompagne dune mobilisation de sa délégation permanente et dac-
teurs camerounais acquis à sa cause pour discréditer les propos des upécistes et défendre le statu quo politique, aidée
par les puissances impériales alliées. De même, leurs pétitions envoyées au Conseil de Tutelle sont méthodiquement
contredites par dautres, écrites par les dirigeants de partis de collaboration. Dans la même veine, les premières
missions des visites de lOnu de 1949 et 1952 au Cameroun, censées évaluer les progrès vers lautonomie politique,
sont étroitement encadrées par les autorités coloniales. In fine, il savère que lOnu, confrontée aux diverses formes
de la répression diplomatique menée par les autorités françaises, est incapable de défendre les droits fondamentaux
des Camerounais·es.
Section 2
Section 2
Les répressions polymorphes, du moment 1955 à la guerre en Sanaga-Maritime
La deuxième section de ce rapport souvre sur le point de bascule que constitue le « moment 1955 » dans la lutte
menée contre le mouvement indépendantiste et qui aboutit à sa disparition de la scène politique légale. Cette vaste
séquence répressive, de janvier à juillet, est ici expliquée de manière détaillée, au plus près des acteur·rices impliqué·es.
Un responsable civil y joue un rôle crucial : le nouveau Haut-Commissaire, Roland Pré. Anticommuniste notoire,
distingué pour ses méthodes autoritaires en Afrique occidentale, il propose des réformes structurelles, tout en enga-
geant une politique répressive contre le mouvement nationaliste. Il est aidé en cela par certains fonctionnaires, lÉglise
catholique et les partis de collaboration, et secondé par une magistrature et des forces de sécurité mises au service de la
répression. Dans un contexte socio-économique et politique tendu depuis son arrivée en janvier 1955, de nouveaux
événements violents se produisent du 15 au 29 mai dans le Mungo, la Sanaga-Maritime, la région Bamiléké mais
aussi, à Douala et Yaoundé alors que Ruben Um Nyobè, secrétaire général de lUPC revenu de lOnu, poursuivi
en justice, est déjà entré en clandestinité dans son village natal, près de Boumnyebel. Lengagement politique des
femmes qui sest structuré et développé dans la première moitié des années 1950 se poursuit avec la participation
active aux actions de mai 1955 elles sont présentes dans toutes les manifestations et les protestations au sein des
villes et villages. Des rassemblements upécistes, très suivis par les populations, sont perturbés par lintervention dop-
posant·es ou de « forces de lordre », ce qui entraîne des affrontements de rue, larrestation de militant·es, plusieurs
dizaines de blessé·es et officiellement, 26 tué·es. Si ce type de mesures antinationalistes est un modus operandi dans
lempire colonial français dAfrique après 1944, le rapport montre la manière dont les autorités, au premier rang
desquelles Roland Pré, militent via divers réseaux politiques au sein du gouvernement français dEdgar Faure, et
notamment du ministre de la France dOutre-mer, Pierre-Henri Teitgen, pour obtenir la dissolution de lUPC, de
la JDC et de lUdefec, sur le fondement dune loi française de 1936 sur les groupes de combat et les milices armées.
Alors que la vague répressive a déjà débuté en mai 1955, le décret du 13 juillet 1955 officialise cette interdiction et
ouvre une nouvelle séquence obligeant les militant·es à entrer en clandestinité, soit en se réfugiant dans les premiers 839
maquis, soit en faisant le choix de lexil vers le Southern Cameroons.
Cette nouvelle séquence est marquée par une intensification des répressions via de multiples dispositifs de contrôle
de la vie civile, politique et médiatique. Le rapport insiste, dabord, sur le containment des idées nationalistes par
la mobilisation de la bureaucratie et de divers acteurs profrançais (ou partisans de la France) au sein de la société
coloniale (chefs, membres des partis de collaboration, des missions chrétiennes ou des mouvements associatifs). La
nomination de Pierre Messmer comme Haut-Commissaire en avril 1956 intensifie cette politique qui vise, dès lors,
à encadrer strictement le processus daccession à lautonomie du Cameroun après le vote de la loi-cadre du nouveau
ministre de la France dOutre-mer, Gaston Defferre. Le nouvel État « sous tutelle », institué en mai 1957, laisse
toujours un rôle majeur aux autorités coloniales, malgré la nomination dun gouvernement dirigé par le « premier »
Premier ministre camerounais, André-Marie Mbida, choisi pour son inclination pro-française et anti-upéciste. Pour
mettre un terme à laffrontement politique né en mai 1955, des négociations avec lUPC sont, un temps, envisagées,
mais rapidement freinées, notamment du fait du refus, partagé par plusieurs hommes politiques camerounais, de
voter une loi damnistie qui permettrait le retour des leaders upécistes sur la scène légale. Ainsi, le vote de cette loi
est retardé jusquen février 1958. Si une répression militaire a lieu simultanément dans le sud du Cameroun, les
autorités se rallient pourtant progressivement à des solutions plus politiques, ce qui provoque une crise majeure entre
André-Marie Mbida, intransigeant avec les upécistes, et le nouveau Haut-Commissaire, Jean Ramadier, nommé
en février 1958, et favorable à la négociation. Les archives de ce dernier, confiées à la Commission, ont permis de
préciser le déroulé de ce « bras de fer » qui aboutit au renvoi de Mbida et au rappel de Ramadier sur Paris, désavoué et
démis de ses fonctions par le ministre de la France dOutre-mer, Gérard Jaquet, du gouvernement de Félix Gaillard.
Cette section souligne également que cet épisode constitue un point de rupture dans lhistoire du Cameroun :
désormais, les projets dindépendance et de réunification, mis en avant depuis près dune décennie par lUPC,
sont portés et instrumentalisés par le nouveau Premier ministre, Ahmadou Ahidjo, et par Xavier Torré, le nouveau
Haut-Commissaire, alors quils intensifient la répression militaire contre les combattant·es upécistes dans le sud
et louest du Cameroun. En parallèle de ce contrôle politique, la répression administrative sabat sur celles et ceux
qui portent les idées upécistes dans la société civile ou affichent leur sympathie à son égard : certains fonctionnaires
sont muté·es ou licencié·es ; les syndicalistes, progressivement muselés ; des chefs protestataires destitués et exilés ;
et les militant·es, notamment étudiant·es, mobilisé·es en métropole sont soigneusement surveillé·es et censuré·es : la
Synthèse conclusive
répression sexporte ainsi hors des frontières de tutelle. La répression judiciaire, déjà massive lors du moment 1955,
se poursuit, sintensifie et se durcit.
En 1956, face aux tentatives dunion entre lUPC et dautres hommes politiques camerounais, les premières
élections au suffrage universel de décembre sont étroitement contrôlées par les autorités coloniales, et ce dautant
plus que le Comité national dorganisation (CNO), organisation paramilitaire de lUPC, appelle à leur boycott
ou à leur entrave par des actions armées. Notre étude porte de nouveaux regards sur le rôle des autorités coloniales
dans la « bataille des opinions » lancée après mai 1955. Aidée par une presse de collaboration et une société française
plutôt indifférente, sinon anti-upéciste, la propagande officielle, particulièrement active au Cameroun et à létranger,
dresse le portrait biaisé dune UPC perçue au seul prisme de ses actions armées, qualifiées de « terroristes », pour
mieux délégitimer son projet politique. Elle se double de divers dispositifs de contrôle médiatique, via la radio, le
cinéma, la littérature ou la censure postale, alors que lUPC clandestine peine à diffuser son propre récit faute de
moyens. La répression touche également la presse indépendante, victime de pratiques de censure et darrestations
ciblées contre ses journalistes les plus protestataires, dont plusieurs, tel que Marcel Bebey Eyidi, sont condamnés à
des peines de prison.
Enfin, la Commission, toujours soucieuse de penser le mouvement indépendantiste dans son contexte global,
insiste sur lintensification de la répression hors des frontières de tutelle. Dabord au Southern Cameroons, où le
lobbying français, timidement accueilli au début par les autorités britanniques, se solde par des actions policières
conjointes et lexpulsion des leaders de lUPC, contraints de sexiler au Soudan en juillet 1957. À lOnu, la diplomatie
répressive française perdure contre ceux et celles qui essaient de porter la voix de lindépendance à New York : de
nouveau, on retrouve les mêmes stratégies de blocage administratif des auditions devant la Quatrième Commission,
une politique dalliances inter-impériales au Conseil de Tutelle et à lAssemblée générale, une propagande anti-upé-
ciste via lintervention de sa délégation permanente et du chef du Service des relations extérieures, Xavier Deniau.
Les impasses géopolitiques et organisationnelles de lOnu, habilement exploitées par les autorités françaises, péren-
nisent la stratégie de musellement des upécistes. Limmense quantité de pétitions de protestation, envoyées à New
York, ne peut être réellement traitée par les instances onusiennes, alors que la mission de visite envoyée sur place en
octobre-novembre 1955, présidée par le diplomate haïtien Max Dorsinville censé investiguer, mais sans pouvoir de
840 contrainte, le respect des accords de tutelle, est pieds et mains liés aux volontés des autorités coloniales.
Cette section, à laide darchives des services de renseignement français et des documents déclassifiés, met aussi
laccent sur les pratiques de « maintien de lordre » dans la guerre menée contre les upécistes. Avant mai 1955, les
autorités ont multiplié les initiatives sécuritaires, souvent de façon ad hoc et peu coordonnée, pour contenir les
upécistes, via le renforcement des dispositifs de Sûreté, de la police, de la gendarmerie, dune garde supplétive et de
lappareil judiciaire, tout en procédant à des opérations de surveillance à létranger.
Linterdiction de lUPC en juillet entraîne la mobilisation accrue dadministrateurs, de magistrats, de militaires et
de policiers français. De façon quasi expérimentale, des actions sont menées par ladministrateur Maurice Delauney,
aidé dune équipe de fidèles collaborateurs, qui déploie, dès 1956, des dispositifs sécuritaires et répressifs poussés
en région Bamiléké afin déviter une extension de la guerre à louest. Les réseaux de renseignement restent, certes,
dispersés et parfois concurrentiels, mais ils façonnent une « culture de la surveillance » qui imprègne la société, se
densifie au Cameroun, et sexporte même en métropole. La répression policière se généralise à lensemble de la
société coloniale, alternant entre contrôles didentité, ciblage despaces de rassemblement tels que les marchés ou des
domiciles privés, et surveillance des passages aux frontières. Le rapport souligne les pratiques darrestation préventive,
des « rafles » qui, en plus de témoigner de larbitraire colonial et du recours à des mesures extra-légales, mettent à
jour le recours à la torture et des personnes portées disparues autant de violences observées en particulier dans les
grandes villes, à louest et dans le sud du Cameroun.
Enfin, la section propose, pour compenser un angle mort de la recherche sur cette guerre de décolonisation,
de nouvelles analyses sur la répression judiciaire contre les militant·es upécistes. Instrumentalisée par les autorités,
qui hésitent au départ entre clémence et intransigeance, cette justice biaisée se montre de plus en plus répressive
jusquen 1958, dans lespoir de faire taire les voix nationalistes et de les pousser à la reddition, tandis que la défense
des upécistes, représentée par des avocat·es français·es, est régulièrement obstruée, voire refusée. Une étude spécifique
a permis détablir quune cinquantaine de femmes ont été jugées et condamnées entre 1956 et 1958, pour leurs
activités politiques, après la dissolution des organisations politiques upécistes. Si elles subissent ici un sort similaire
aux hommes qui militent, elles sont aussi exposées à des modes de répression spécifiques dans les structures de la
police ou en prison avec des tortures distinctives dirigées contre elles. Ces violences systématiques, traversent la
période étudiée par la Commission et sont abordées également dans la section 3.
Section 2
Par ailleurs, les magistrats qui affirment leur indépendance vis-à-vis des autorités politiques et qui maintiennent
une attitude mesurée dans leur exercice de la justice sont désavoués et rappelés en métropole. Les prisons, dont les
conditions de détention sont dénoncées à lépoque, se révèlent aussi être des espaces répressifs où les mauvais trai-
tements et la torture se déploient, dissimulés à lopinion publique qui y est dailleurs peu concernée, tant le débat
public est alors polarisé par « la question » en Algérie. Les assignations à résidence et la création de certains camps
dinternement, dont celui de Bangou ou de Mbanga, sont progressivement envisagées comme des solutions extra-ju-
diciaires à la lutte anti-upéciste. In fine, la section révèle lintensité des pratiques policières et judiciaires employées
contre lUPC durant la guerre de décolonisation au Cameroun.
Parallèlement à ces répressions politique, policière et judiciaire, se déploie une répression plus spécifiquement
militaire. Le rapport propose un panorama précis de lhistoire des combattant·es upécistes en distinguant ses deux
principales organisations paramilitaires : le CNO dans le sud du pays et le Sinistre de Défense nationale du Cameroun
(SDNK) dans louest. Ces groupes nont au départ aucune expérience de la guerre et sont peu dotés en armes perfec-
tionnées. Le CNO et le SDNK se structurent derrière des leaders, respectivement Gorgon Foe et Pierre Simo qui
réussissent à mener des actions de guérilla. Progressivement ils deviennent plus efficaces, mieux entraînés et armés
grâce aux circulations matérielles et humaines se développant entre les maquis des différentes régions.
Notre travail analyse de façon précise les dispositifs militaires déployés pour lutter contre le développement
des maquis en Sanaga-Maritime. Il dresse dabord un état des lieux des « forces de lordre » en 1956, pour mieux
souligner que celles-ci se renouvellent avec larrivée de nouveaux acteurs militaires ayant en partage, notamment,
lexpérience de la guerre dindépendance indochinoise. Outre les acteurs civils et les administrateurs, la section sat-
tarde sur les cadres militaires, quils dirigent la Zone de défense dAEF-Cameroun (les généraux Dio et Le Puloch)
ou le Cameroun (les colonels Whitehouse et Crest de Villeneuve), ou quils agissent au sein des unités locales. Les
trajectoires du lieutenant-colonel Lamberton, de même que celles de ses principaux subordonnés (Paul Gambini,
Gabriel Haulin, ou Georges Conan) ou des officiers des Affaires africaines employés spécifiquement à des fins
de renseignement dans les territoires stratégiques, sont ici retracées grâce à lexploitation inédite de leurs dossiers
de carrière. Cette approche permet de restituer létat desprit de ces acteurs qui, traumatisés par leur défaite face
au Viêt-Minh, et sestimant alors exposés à un même type de menace « subversive », plaident pour ladoption de 841
nouvelles techniques répressives, adaptées à la stratégie « irrégulière » de leur adversaire. Inspirés par les réflexions
de Charles Lacheroy sur la « guerre révolutionnaire », leur pensée stratégique consacre dès lors la population civile
comme enjeu et objet de laffrontement armé.
Le rapport montre que les élections de décembre 1956 constituent un point de bascule vers laffrontement
armé au Cameroun, suite aux actions menées par le CNO. Est retracé le récit historique précis des événements qui
entraînent le détachement de renforts dans une première zone dexception : la Zone opérationnelle dÉséka, théâtre
dune répression particulièrement brutale où se multiplient les arrestations et les opérations militaires, et dont le
bilan sélève à près de 300 victimes.
À ce sujet, la Commission documente de manière inédite le massacre dÉkité du 31 décembre 1956, en croisant
les archives militaires et les témoignages de proches des victimes pour déconstruire le récit officiel, qui présente
cette violence collective comme une contre-attaque légitime, alors quelle relève dun assaut à lencontre de civil·es
désarmé·es. Cette première phase de violences extrêmes se solde par lenracinement de la guerre, alors que les auto-
rités coloniales maintiennent une forte répression judiciaire et politique. Les maquis se reconstituent et le CNO
reprend sa lutte, incitant le Haut-Commissaire à créer une nouvelle zone dexception la « Zone de pacification »
(Zopac) de la Sanaga-Maritime, dont lentrée en vigueur, à compter de novembre 1957, favorise lintensification
de la guerre, sous légide du délégué du Haut-Commissaire à Douala, Daniel Doustin, et de son chef militaire, le
lieutenant-colonel Jean Lamberton.
Le rapport détaille les procédés dorganisation et de contrôle social dont les populations de la Sanaga-Maritime
sont victimes, en amont même des opérations militaires stricto sensu : il montre que le commandement vise, en
appliquant la « doctrine de la guerre révolutionnaire » (DGR), à les encadrer pour mieux faciliter la guerre contre
les maquis. Il revient dabord sur sa politique de déplacements forcés des civil·es vers des camps dits de « regroupe-
ment », inspirés des méthodes mises en œuvre par larmée française au Cambodge. À laide des archives militaires de
la Zopac, le rapport livre un récit précis de la pratique, pleinement assumée par les militaires comme un instrument
contre-révolutionnaire destinée à couper les liens familiaux ou sociaux entre les civil·es et les combattant·es. Les
populations y sont lobjet dune propagande intense de la part de ladministration coloniale et de larmée française,
qui préfèrent cependant parler, en la matière, d« action psychologique ». Les caractéristiques propres de son appli-
cation au Cameroun sont ici décortiquées, notamment au prisme des archives tenues par son principal artisan, le
Synthèse conclusive
journaliste André Boyer, en partie conservées aux archives diplomatiques de Nantes. Cette propagande montre
de manière inédite que cette « action psychologique » se concentre progressivement dans les camps de « regroupe-
ment », où elle doit contribuer à persuader les populations déplacées du « bien-fondé » dun maintien des nouveaux
« villages » au-delà de la répression des maquis et souligne également la généralisation de la précarité économique
résultant de leur déracinement.
Notre étude détaille également les enjeux, les modalités et les conséquences des opérations militaires menées
dans la Zopac. Elle met ainsi en lumière le rôle crucial joué par la recherche du renseignement, objet de toute
lattention des militaires. Tout en décrivant ses processus de recherche, le rapport déconstruit largumentaire du
lieutenant-colonel Lamberton, qui affirme privilégier alors la manipulation psychologique des prisonnier·ères pour
mieux se dédouaner des violences commises sous ses ordres : bien que rares, des sources écrites ou orales permettent
de rendre compte des pratiques de torture. Elles sont au fondement de la chaîne dactions qui rend possible les
opérations spécifiques menées dans le cadre de la guerre contre-révolutionnaire : actions de « surveillance » et
opérations de terrain pratiquées en petites unités par le biais, parfois, de « ratissages » massifs. Passées au crible
dun discours critique de leur sémantique, les archives des journaux de marches et des opérations dunités, laissent
entrevoir les violences alors exercées arbitrairement contre les combattant·es, mais également contre les civil·es,
comme le meurtre des « fuyard·es abattu·es », un terme qui fait ici écho aux violences de la guerre dindépendance
algérienne. Lobjectif des militaires est de détruire les maquis en visant plus spécifiquement leurs chefs, tel que le
chef de létat-major du CNO, Isaac Nyobè Pandjock, tué par une patrouille française le 17 juin 1958, et surtout le
principal leader de lUPC, Ruben Um Nyobè.
Le rapport consacre une approche complète de la traque qui conduit à son assassinat, le 13 septembre 1958,
en croisant les archives disponibles et les témoignages oraux, dont il souligne les divergences et leurs poids sur la
mémoire du conflit. Sa mort est loccasion de saisir ses documents, parmi lesquels se seraient trouvés ses célèbres
carnets personnels, constitués, notamment, de descriptions oniriques. Les recherches de la Commission ont montré
quils ne sont pas aujourdhui conservés dans les archives françaises et que la seule retranscription publiée par le
journaliste Georges Chaffard, dont les archives ont été confiés par sa famille à la Commission, nest, en fait, que la
transposition dun bloc-notes écrit et fourni par le lieutenant-colonel Lamberton lui-même, invitant lhistorien·ne
842 à se montrer prudent·e sur son origine.
Pour finir, la section tente desquisser un bilan de cette répression après la dissolution de la Zopac, deux mois
après la mort du Mpodol. Déconstruisant le discours sur les « ralliements » des upécistes qui sont autant de redditions
déguisées en pseudo-actes dallégeance, elle souligne aussi limportante mortalité (de 355 à 400 morts) de ces « opéra-
tions de maintien de lordre », très largement en deçà de la réalité que ses protagonistes assument comme une guerre.
Section 3
Les autorités françaises au cœur du processus de transition camerounaise (1958-1964) : un tournant ?
La réflexion engagée, dans cette section, sur le « moment 1960 », durant lequel est discuté la fin officielle de la
tutelle sur le Cameroun, montre que lindépendance formelle ne constitue absolument pas une rupture nette avec
la période coloniale. Celle-ci marque au contraire lentrée dans un processus de transition politique, qui sétend
de février 1958 à avril 1965, une période loin de mettre un terme à limplication des autorités françaises dans la
répression des mouvements désormais dopposition ce que la nouvelle situation institutionnelle du Cameroun
aurait dû faire cesser au nom de lindépendance et du principe de souveraineté.
Sont examinés les tenants et les aboutissants dun débat important visant à qualifier au plus juste les nouvelles
relations issues de cette transition qui, bien quétant asymétriques, reposent sur une forme de collaboration dont
semparent certain·es acteur·rices du pays. Au premier chef, Ahmadou Ahidjo, outsider du jeu politique camerounais,
originaire du nord, qui occupe un rôle central dans cette période de transition largement pilotée par la puissance
tutélaire : il devient « lhomme des Français ». Sa nomination comme Premier ministre (février 1958), précède de
peu la crise de mai 1958, qui, en favorisant le retour du général de Gaulle au pouvoir, consacre un nouveau président
favorable à la préservation de linfluence de la France en Afrique subsaharienne et a fortiori, au Cameroun. Alors quun
statut transitoire est adopté pour accompagner le processus dindépendance, le rapport met en lumière le rôle joué par
la mission de visite du Conseil de Tutelle de lOnu qui se rend, en octobre 1958 dans un Cameroun aux allures de
Section 3
village « Potemkine » tant son enquête, dans un contexte de fortes tensions, est une fois de plus limitée et contrôlée.
Les conclusions de la mission, acquise à la rhétorique anti-upéciste, lamènent in fine à soutenir sans concession le
gouvernement camerounais, qui obtient la fin de la tutelle de lOnu en mars 1959, tout en confisquant la parole
de ses citoyen·nes sur les formes du régime à venir. Le rapport insiste alors sur la manière dont Ahidjo, président
du nouvel État en avril 1960, son gouvernement et quelques responsables politiques camerounais, construisent un
régime autocratique et autoritaire avec le soutien des autorités françaises, représentées par des conseillers et des admi-
nistrateurs qui accordent leur blanc-seing aux mesures répressives alors adoptées. Le travail de la Commission montre
que certains acteurs français accompagnent aussi la rédaction de la Constitution du Cameroun, dont Michel Debré,
alors garde des Sceaux, qui est promulguée en mars 1960 et modifiée en 1961 avec la création dune République
fédérale. Celle-ci installe un régime présidentiel fort qui, malgré la levée de linterdiction de lUPC en février 1960,
continue à réprimer ses militant·es et ses leaders qui, à la différence de la plupart des acteurs du champ politique
camerounais, refusent de se « rallier » au parti « unifié », puis « unique », quAhidjo leur impose alors.
Soucieuse de caractériser la transition politique camerounaise contrôlée par les autorités françaises, cette section
offre aussi une étude minutieuse de lensemble des accords dits de « coopération » marqué par un processus de
négociation déséquilibré entre acteurs camerounais et français. Celui-ci séchelonne de 1958 à 1961 et se traduit par
ladoption de textes provisoires puis par leur officialisation sous la forme de traités bilatéraux, dont certains restent
secrets au bénéfice des intérêts français. Au-delà des secteurs économiques, culturels et judiciaires, le volet militaire
de ces textes, les accords de Défense, envisage la poursuite de la participation de larmée française au « maintien
de lordre ». Le rapport montre ainsi à quel point laccord trouvé entre les deux gouvernements est le fruit dune
conjonction dintérêts, qui souligne leur interdépendance naissante : pour le gouvernement camerounais, il sagit
dassurer sa stabilité et des moyens militaires conséquents dans un contexte où laction armée de lArmée de Libération
Nationale du Kamerun (ALNK), nouvelle organisation militaire de lUPC, tend à sintensifier ; pour le gouver-
nement français, il sagit dœuvrer, au-delà du bon déroulement dune décolonisation scrutée à linternational, au
maintien dun chef dÉtat sur lequel il a parié pour garantir la pérennité de son influence en Afrique. Légitimant
ainsi le maintien, et même le renforcement des troupes françaises au Cameroun, ces textes créent les conditions
dune continuité postcoloniale de la participation de la France à la répression de mouvements dopposition dans
un pays pourtant, en théorie, désormais « indépendant ». 843
Notre étude souligne également comment le gouvernement français, via son ambassade, son réseau consulaire
et ses coopérant·es, s'adaptent au nouveau régime autoritaire pour préserver leur influence dans un jeu de realpo-
litik jusquici peu étudié, mais déterminant dans lévolution des logiques répressives. Ce positionnement français
sincarne à travers linstallation du premier ambassadeur, Jean-Pierre Bénard, dont le parcours est très précisément
retracé. Le rôle de cet ambassadeur est de relayer à Paris « la température » des relations avec le régime. Le rapport
montre que, longtemps présenté comme une éminence grise, son rôle de conseil auprès du président Ahidjo est
plus complexe : lexploitation des fonds archivistiques de lambassade souligne lévolution des rapports entre ces
deux acteurs, rapidement unis dans une communauté dintérêts qui les amène à se soutenir mutuellement, mais qui
révèle que Jean-Pierre Bénard doit de plus en plus composer avec un président et un certain nombre de responsables
camerounais qui souhaitent agir de manière autonome. La coopération française est aussi particulièrement marquée
au sein de la justice. La mise en place dun « état durgence » au Cameroun sinspire des mesures existant en France
au début de la Ve République, probablement à cause de la présence de spécialistes du droit dans la coopération. De
leur côté, les magistrats sinsèrent dans les rouages dun appareil judiciaire camerounais tourné vers la répression de
lopposition politique, ce qui crée des tensions avec leur ministère de tutelle. Le rapport montre que la position des
autorités françaises consiste alors à soutenir le régime dAhidjo en évitant la compromission de coopérants français
dans les procès politiques, tels ceux d'André-Marie Mbida, Charles Okala, Marcel Bebey-Eyidi et Théodore Mayi
Matip en 1962. Cela nempêche pas les magistrats de jouer un rôle majeur dans lévolution autoritaire, mais la section
démontre que leur influence régresse au fur et à mesure de la camerounisation de lÉtat, à lexemple du magistrat
Francis Clair, conseiller juridique du ministre des Forces armées, Sadou Daoudou. Si son influence est déterminante
sur la recomposition de la législation pénale, elle se heurte, lors de la réforme de la justice militaire doctobre 1963,
à la détermination des décisionnaires camerounais.
Cette section montre également la part active jouée par les coopérants français, dans la transmission dun appareil
sécuritaire au Cameroun indépendant, en particulier dans la création dune Sûreté fédérale et dune police politique, le
Service des études et de la documentation (Sedoc), au service de la répression des opposant·es. Le coopérant Maurice
Odent en est larchitecte majeur, avant de céder la place au policier camerounais Jean Fochivé. Les « réseaux » de
Jacques Foccart, le Secrétaire général aux Affaires africaines et malgaches, conseiller du président Charles de Gaulle,
sont aussi au cœur des contributions françaises au « maintien de lordre » dans le Cameroun indépendant : dabord
Synthèse conclusive
via des actions de surveillance organisées par les services de renseignement français, en particulier le Service de la
documentation extérieure et de contre-espionnage (Sdece), mais aussi à laide de coopérants qui participent, au
Cameroun et en France, à la formation de policiers. À laide darchives françaises déclassifiées, le rapport met aussi
en avant le rôle de coopérants français dans des unités de recherche de renseignement, les Brigades mixtes mobiles,
qui déploient, au nom de la lutte anti-upéciste, de nombreuses violences. Ainsi, les trajectoires des principaux prota-
gonistes comme Georges Conan, André Gerolami, Ernest Charoy ou Henri Grattarola sont retracées afin didentifier
leur rôle exact jusquen 1962. À laide de témoignages oraux, et à rebours des non-dits des archives écrites, le rapport
éclaire en particulier le recours à la torture lors dinterrogatoires menés par ces unités sous commandement de policiers
français. Ces pratiques de renseignement et de « maintien de lordre », réappropriées par les autorités camerounaises
après le départ des coopérants, montrent le legs colonial que constitue la routinisation de la violence politique.
Pour pleinement saisir la dimension globale et connectée de la répression, cette section reconstitue aussi linfluence
française dans le processus de réunification avec les zones administrées jusqualors par le Royaume-Uni. Celle-ci
passe, dabord, par une collaboration étroite avec les autorités britanniques afin de faire disparaître lUPC du Southern
Cameroons par le recours à des arrestations ciblées et des expulsions vers la zone sous administration française. Elle
pousse les Britanniques à mener une guerre avec leurs propres troupes doctobre 1960 à septembre 1961, période
pendant laquelle le Southern Cameroons nest plus administré par le Nigeria, mais directement par Londres. Cette
collaboration se caractérise également à partir de 1958, par un soutien actif à la réunification, une des revendications
de lUPC, désormais instrumentalisée par les autorités françaises. Après lindépendance du Cameroun sous tutelle
française, elles poursuivent leur action de lobbying auprès des différents acteurs camerounais, lors du référendum
favorable de février 1961 et à loccasion de la conférence de Foumban, en juillet 1961. Si le Northern Cameroons
obtient son indépendance en intégrant le Nigeria, le Southern Cameroons devient indépendant en rejoignant la
République du Cameroun en octobre, à la faveur dun interventionnisme français pensé au nom de la stabilité du
régime dAhidjo. Cette action hors des frontières de lancienne tutelle est doublée dinterventions, parfois violentes,
contre les upécistes installé·es à létranger. Elles concernent dabord les étudiant·es vivant en France, dont certains
sont expulsé·es sur demande du gouvernement camerounais : si les autorités françaises consentent à faire interdire
844 la section en France de lUPC en 1963, le rapport signale aussi leur progressive réticence à procéder à ces mesures
répressives sur le territoire métropolitain, pour des raisons de droit et par désintérêt progressif pour ce type daction.
Celles-ci sont toutefois conscientes de la nécessité de surveiller étroitement les leaders upécistes en exil, dabord au
Caire où ils et elles se sont réfugié·es en septembre 1957, puis dans dautres États alliés à leur cause, au Ghana, en
Guinée et dans certains pays de lest. Toutefois, cette surveillance a une efficacité de plus en plus limitée. Les échecs
des actions upécistes à lOnu, leurs divisions internes et la politique étrangère du Cameroun affaiblissent la stratégie
diplomatique du mouvement à linternational, alors incarnée par son principal leader, Félix-Roland Moumié.
Sa morte porte dailleurs un coup darrêt presque total à cette stratégie. Son décès par empoisonnement le 3
novembre 1960 révèle les stratégies françaises déployées pour mettre fin, notamment, au projet de gouvernement
révolutionnaire provisoire kamerunais pensé par le président de lUPC en Guinée. À partir darchives suisses et
françaises déclassifiées, le rapport offre dimportantes précisions sur la trajectoire de lassassin de Moumié, William
Bechtel, agent dormant expérimenté, déjà sollicité pour des covert actions au service du Sdece. Notre récit reconstitue,
heure par heure, le scénario de cet empoisonnement perpétré dans un restaurant genevois, alors que Bechtel a réussi
à approcher le leader upéciste en se faisant passer pour un journaliste. Sous mandat darrêt, Bechtel, protégé par
divers soutiens militaire et politique, nest arrêté que quinze ans plus tard : jugé en Suisse en 1980, il bénéficie dun
non-lieu. Le rapport caractérise la chaîne de décisions à lorigine de cet assassinat, par essence secret, mais discuté
par plusieurs acteurs, impliquant notamment des autorités françaises souhaitant protéger la viabilité du régime
dAhidjo sur le long terme. Le rapport montre quil sagit dun assassinat politique impliquant la responsabilité du
gouvernement français.
Insérées dans le contexte politique et diplomatique posé, les années 1958-1964 constituent aussi un tournant
sur le plan militaire. Le rapport sest en grande partie appuyé sur des archives militaires, notamment les dossiers de
carrière des hommes au cœur du dispositif, sur les archives privées du général Max Briand mises à la disposition de
la Commission ainsi que sur de nombreux témoignages, pour offrir une analyse précise du réinvestissement massif
des troupes françaises dans la répression des mouvements dopposition et notamment du « bras armé » de lUPC,
lALNK après janvier 1960.
Les violences atteignent leur paroxysme lors du premier semestre de lannée 1960, du fait de limpératif fixé à
larmée française de réduire au maximum, avant les élections législatives davril 1960, la capacité daction de lALNK
Section 3
sur le terrain. Les archives militaires ont permis de dresser un historique précis des maquis, soulignant les dépla-
cements sur le terrain des groupes de combattant·es comme les rivalités croissantes entre leurs chefs. Les stratégies
et tactiques des chefs au sommet du dispositif de lALNK ont pu être clarifiées, notamment les rôles de Martin
Singap à partir de 1959 et dErnest Ouandié qui lui succède en 1961. Loriginalité du rapport consiste à montrer
que ces maquis ne se réduisent pas à louest du Cameroun, mais quils persistent aussi en Sanaga-Maritime et dans
le Nkam. Les groupes de combattant·es sont généralement dirigés par différents leaders entre lesquels les rivalités
sexacerbent : Martin Singap et Paul Momo dans louest, Étienne Bapia et Makanda Pouth en Sanaga-Maritime.
Ces actions armées sétendent jusque dans les villes camerounaises, en particulier Douala qui voit se développer des
stratégies de guérilla urbaine, jusquici moins bien étudiées : la Commission a pu éclairer le déroulé de plusieurs
attaques menées contre des lieux où vivent les Européen·nes, la nuit du 27 juin 1959, le 30 décembre 1959 et en
avril 1960 des stratégies poursuivies jusquen 1961.
La section souligne également la réaction des autorités françaises à cette recomposition de la lutte armée, en
analysant les nouveaux dispositifs pensés à lapproche de lindépendance et qui constituent le cadre militaire dans
lequel est menée la répression sur le terrain. Lun des principaux apports de la Commission est ici de proposer une
chronologie institutionnelle des dispositifs, mais aussi un récit non linéaire de limplication militaire française,
marquée par des hésitations entre 1958 et 1961 dont la manifestation la plus emblématique reste la succession de ces
dispositifs dexception. Le rapport montre ainsi que la période de novembre 1958 à avril 1959 marque un premier
reflux de larmée française dans louest du pays : les nouveaux enjeux du « maintien de lordre » à lapproche de
lautonomie réfrènent ladministration et le gouvernement camerounais, qui se refusent à autoriser la reproduction
des moyens militaires utilisés en Sanaga-Maritime par crainte quils leur aliènent les élites et les populations locales
en prévision de lindépendance et des élections législatives qui doivent sensuivre. La situation mécontente les
militaires français qui accélèrent leur repli dans les garnisons, mais la multiplication des actions armées de lALNK
alimente la crainte dune perturbation du processus de transition. Les deux gouvernements saccordent alors sur
un réinvestissement de larmée française dans louest du Cameroun, où se déploient, à partir de janvier 1960, de
nouveaux responsables militaires dont les principaux sont le général Briand et les lieutenants-colonels Gribelin et
Laurière entre février 1960 et janvier 1961. Leurs parcours sont lobjet dune présentation inédite, qui souligne leur
expérience partagée de lIndochine, mais aussi et surtout de la guerre dindépendance algérienne. Sous commande- 845
ment français, mais sous lautorité du gouvernement camerounais, les opérations militaires sintensifient alors, au
prix de milliers de vies humaines et dun bouleversement global de la société rurale locale. Elles sont dautant plus
massives et brutales, quelles doivent permettre un désengagement rapide des nombreuses troupes françaises investies
dans un pays désormais indépendant.
Notre travail propose également une approche inédite du rôle de la Mission militaire française (MMF) chargée
dorganiser la création, la formation et lencadrement de larmée camerounaise. Tissant un historique précis de ce
processus, elle souligne quil suscite des tensions entre Paris et Yaoundé, et surtout entre le général Briand et le
général Sizaire, commandant de la Zone dOutre-mer (ZOM) n°2, dont les archives, jusquici peu étudiées, sont
ici largement exploitées. Intervenant directement auprès du Premier ministre Debré, le premier sévertue à ralentir
le désengagement des troupes de la Zom n°2, puis à maintenir des unités dans louest du Cameroun où elles conti-
nuent à participer aux opérations militaires jusquen janvier 1962. Le massacre de Tombel, en août 1961, dont le
rapport révèle limportance, amorce la fin de cet ultime investissement militaire français : ne restent plus, dès lors,
que les coopérants de la MMF, le colonel Blanc, chef de larmée camerounaise jusquen 1966, et les commandants
Le Gales et Dumas, chargés dencadrer les bataillons camerounais. Le rapport montre que leur influence est cepen-
dant progressivement mise à mal par la camerounisation de lappareil militaire, soulignant la capacité croissante des
cadres camerounais à agir en fonction de leurs propres intérêts, loin de limage dacteurs dominés unilatéralement
par les coopérants français.
Après 1960, on observe une intensification des opérations conduites sur le terrain, mais aussi dans les déplace-
ments forcés de civil·es, : lanalyse de leur histoire, et donc de celle des camps de « regroupement » dans louest du
Cameroun, est lun des apports majeurs de la Commission. La troisième section déconstruit dabord la rhétorique
militaire qui les présente comme autant de « retours à la légalité » : bien loin dêtre « volontaires », les populations
sont contraintes de se « regrouper » dans des camps surveillés par larmée, appuyée par ladministration locale.
Cette partie dresse un historique précis de la pratique : elle en souligne ainsi les principales dynamiques, nomme les
groupes sociaux concernés, propose un état des lieux du bouleversement introduit dans la répartition spatiale de la
population tout en soulignant que larmée camerounaise sen approprie progressivement la pratique, opérant des
« regroupements » en Sanaga-Maritime et dans le Nkam.
Synthèse conclusive
Par ailleurs, le rapport revient en détail sur les stratégies dencadrement des populations civiles, notamment la
mise en œuvre dune politique d« autodéfense » : là encore, la section propose dapprofondir un récit chronologique
jusqualors ténu, des premières expériences menées dans larrondissement de Mbouda, à leur généralisation dans les
camps de « regroupement » de la région Bamiléké. Les « autodéfenses » jouent un rôle crucial dans la structuration
et la surveillance de ces derniers, objet dune sous-partie inédite dans le rapport de la Commission, qui pointe le rôle
des militaires français grâce à de nouveaux témoignages recueillis par lInstitut national des études démographiques
(Ined) auprès des populations déplacées. Ce texte rappelle aussi que lélite des « autodéfenses » est enrôlée dans des
unités supplétives les commandos de la « garde civique », impliqués dans les opérations militaires. Leur histoire
est mise en valeur pour mieux souligner le rôle crucial des officiers français, du capitaine Plissonneau, chargé de
leur instruction, à ladministrateur Maurice Quezel-Colomb qui en encadre la formation « civique », en passant
par les nombreux officiers de gendarmerie les dirigeant sur le terrain, même après 1961. Le rapport montre que
les « gardes » sont des acteurs majeurs de la guerre : ils développent des pratiques souvent arbitraires à légard des
civil·es, notamment dans les camps de « regroupement » où leurs violences ont laissé une trace indélébile dans les
mémoires collectives.
La Commission détaille enfin les violences commises au cours ou en marge des opérations militaires, contre
les combattant·es et les civil·es, en soulignant notamment le mitraillage et le bombardement aérien dhabitations,
particulièrement importants dans louest du pays. Létude des rapports émanant de larmée de lAir permettent de
confirmer que le napalm na pas été utilisé au Cameroun, mais que des cartouches incendiaires, particulièrement
dévastatrices, ont été commandées par le général Briand et utilisées, notamment en avril-mai 1960. Elles provoquent
des destructions et incendies de cases, sans quil soit possible de fixer un bilan exact du nombre de victimes.
Néanmoins, la Commission tient à rappeler que la mortalité de ces opérations reste conséquente : si le cumul des
estimations militaires officielles permet dévaluer le nombre de « combattant·es tué·es entre 1956 et 1962, période
de plus forte implication des troupes françaises, à quelques 7500 individus, la prise en compte des victimes totales
sélève plus probablement à plusieurs dizaines de milliers de Camerounai·ses.
Dans ces violences, le rapport sest intéressé à la traque des leaders les plus importants de lALNK comme Paul
Momo et Jérémie Ndéléné qui sont tués tous les deux en novembre 1960. Létude des archives militaires françaises
846 et celle de la sous-préfecture de Mbouda ont permis de retracer que le premier est tué lors dune opération menée à
Bahouan par ladjudant-chef français Raymond Bechet. Le second, Jérémie Ndéléné, est lui tué à Bamendjo dans une
opération menée par le capitaine Plissonneau, deux opérations conduites sur le terrain par des cadres français et des
auxiliaires camerounais. Malgré nos recherches actives, il a été toutefois difficile dapprofondir certains événements
sur lesquels la Commission avait à cœur de progresser, comme lincendie du quartier Congo, à Douala le 24 avril
1960 : aucune nouvelle source na permis de confirmer la présence de militaires français, ni dactions menées à leur
demande. La répression française est également associée à des lieux traumatiques comme les chutes de la Metche,
dans louest, près de Bafoussam. Létude du dossier de carrière du gendarme André Houtarde, retrouvé par la
Commission, les témoignages de la famille de lécrivain Jacob Fossi, ceux du chef Soukoudjou (roi des Bamendjou)
et de Michel Clerget (fils du gendarme Jean Clerget commandant la brigade de Bafoussam) confirment néanmoins
le fait que des prisonnier·ères, dont lidentité nest pas précisée, y ont été jeté·es par des unités sous commandement
français et quune opération de cette nature a eu lieu en septembre 1959.
À la vue de lintense répression déployée sur le terrain, entre 1958 et 1965, et des traumatismes toujours présents
dans les mémoires locales, la Commission sest interrogée sur lemploi du mot « génocide » en confrontant sa défi-
nition et sa jurisprudence aux arguments développés par des acteurs de lépoque et des ouvrages contemporains,
pour qualifier cette période de la répression militaire. Si la Commission ne dispose daucune compétence juridique
pour qualifier de ces pratiques de « génocidaires », il est indéniable que ces violences ont bien été extrêmes car elles
ont transgressé les droits humains et le droit de la guerre.
Section 4
Section 4
Entre interdépendance et émancipation : quelles influences françaises dans la répression
des mouvements dopposition au Cameroun entre 1965 et 1971 ?
La quatrième et dernière section insiste sur la reconfiguration, entre 1965 et 1971, des relations dinterdépen-
dance entre la France et le Cameroun, ici perçues au prisme des enjeux politiques, diplomatiques et militaires liés à
la continuité de la répression des mouvements dits dopposition au régime du président Ahidjo. Sil a été impossible
de mobiliser la plupart des archives camerounaises postérieures à 1964, les recherches menées par la Commission
ont permis de réunir, en quantité et en valeur suffisamment conséquentes, dautres sources alternatives, dont les
écrits de coopérants militaires ou les archives privées de lambassadeur Francis Huré, pour aborder empiriquement
cette vaste question encore largement méconnue. Cela a permis de restituer la complexité de cette interdépendance,
pour souligner autant la capacité dinfluence de la France au Cameroun que ses limites croissantes.
Cette section se concentre dabord sur lévolution de la coopération militaire, qui conduit à la création de lAs-
sistance militaire technique (AMT) en 1965. Elle étudie le parcours de ses principaux acteurs afin de situer leur
influence réelle au sein de larmée camerounaise : de celle du colonel Blanc, que le président Ahidjo semploie à
conserver comme conseiller alors quil est rappelé en France dans un moment de rupture, à celles de coopérants moins
connus. Ainsi, le rapport pointe le rôle essentiel du colonel Desgratoulet auprès du ministre des Forces armées, ou
des colonels Renan et Varney, conseillers de lambassadeur de France, dont laction permet notamment dassurer
léquipement matériel des unités camerounaises. Le rapport quantifie cette aide et les voies quelle emprunte pour
alimenter leffort de guerre camerounais. Il montre ainsi que la fourniture déquipement militaire dépend à la fois
dune procédure « normale » fixée par les accords de 1960, mais aussi de cessions plus exceptionnelles, assurées par
lentremise des réseaux dacteurs reliant Ahidjo à Jacques Foccart via lambassade et ce, au détriment des positions
du ministère de la Défense nationale, Pierre Messmer. Linstallation du « second front » de lALNK sur la frontière
congolaise, épisode encore peu connu que cette section vient éclairer, en souligne tous les enjeux : des combattant·es
upécistes sinstallent à larrière de la frontière sud, sous limpulsion de Castor Osendé Afana et avec lappui potentiel 847
du régime dAlphonse Massamba-Débat à Brazzaville, à compter de 1965.
Si, pour Ahidjo, ce soutien français est nécessaire à la répression de lopposition, le gouvernement français entend,
en retour, favoriser ce partenaire africain afin dassurer ses débouchés commerciaux et industriels ou de lui imposer
un certain conformisme diplomatique à légard de ses propres positions à lOnu. Si la contrainte française pèse sur
la latitude daction du président camerounais, cette partie souligne aussi la capacité de ce dernier à instrumentaliser
linterdépendance pour obtenir le matériel dont son armée a besoin, mettant à profit un contexte postcolonial qui
la consacré au sommet de lÉtat ; il nhésite pas à faire planer sur linfluence française, la menace des effets délétères
que pourraient avoir la fragilisation de son pouvoir personnel. Sil obtient souvent satisfaction, notre récit montre
lissue fluctuante de ses tentatives à légard dun partenaire qui nest pas toujours à même de lui fournir laide militaire
souhaitée, ni dailleurs enclin à le faire, ce qui favorise la recherche dautres fournisseurs. Cette dimension stratégique
des acteurs camerounais, dont la section souligne quelle saccentue à tous les échelons avec la camerounisation de
lappareil militaire, réduit in fine linfluence française sans jamais la faire disparaître.
Néanmoins, le rôle et la responsabilité française dans la répression des mouvements dopposition perdure après
1965. Outre le fait que des coopérants militaires soient maintenus, à la demande dAhidjo, à des fonctions de
commandement au sein de la marine et de laviation, le personnel de lAMT joue un rôle crucial en assurant direc-
tement la formation des cadres subalternes et supérieurs dans les écoles militaires du Cameroun, puis en organisant
leur perfectionnement par des stages en France. Le rapport souligne le rôle de ces réseaux denseignement sur les
représentations des officiers et hauts-fonctionnaires camerounais, pour qui la DGR constitue un incontestable legs
colonial. Enracinée dans la pensée stratégique de larmée nationale au moment où celle-ci se construit, elle en vient à
constituer lun des fondements doctrinaux du régime dAhidjo. Chiffres à lappui, il démontre la routinisation dune
répression envers la société : lencadrement des civil·es constitue un enjeu constant pour le pouvoir camerounais, qui
recourt aux déplacements forcés, ou à des campagnes d« action psychologique » à destination des populations déjà
« regroupées ». Cette section montre que ce legs s'accompagne aussi d'une réappropriation et d'une adaptation par
le régime Ahidjo menant des « campagnes antiterroristes » qui, si elles sinspirent des précédents français, ont aussi
un caractère original et une ampleur inédite. Les témoignages rassemblés par la Commission permettent par ailleurs
de souligner la violence de cette répression, que lambassade de France relève, tout en soutenant le renforcement
du régime autoritaire dAhidjo. Elle a bien conscience que la guerre contre lUPC constitue désormais un prétexte
Synthèse conclusive
sécuritaire employé par un régime allié pour se maintenir : lessentiel reste de maintenir les conditions dune inter-
dépendance garantissant linfluence française. Le gouvernement français en approuvant, soutenant et conseillant
un État autoritaire sest placé en contradiction avec ses valeurs républicaines, démocratiques et de respect du droit
humanitaire.
Ainsi, les opérations militaires ont durablement bouleversé le peuplement rural camerounais. Les lieux vers
lesquels larmée française a déplacé de force, entre 1958 et 1961, des centaines de milliers de Camerounais·es, en
Sanaga-Maritime et en région Bamiléké, ne disparaissent pas avec le départ des troupes militaires. Leur maintien
constitue un problème économique et social pour le gouvernement camerounais qui privilégie, dans les faits, la
« lutte antiterroriste » au développement économique et social. Notre recherche a permis desquisser le quotidien
des camps de « regroupement », qui pour la plupart se maintiennent jusquà la fin de la répression des maquis au
début des années 1970. Ils imposent alors aux civil·es des conditions dexistence particulièrement précaires : « déra-
cinement », perte des moyens de production, insuffisance des ressources vivrières, misère et précarité, promiscuité
et insalubrité surmortalité et introduisent également une transformation plus durable du peuplement rural.
Enfin, cette quatrième section traite de lultime épisode de la guerre contre lUPC, au prisme dune approche
novatrice des procès de Yaoundé et particulièrement de ceux dErnest Ouandié et Albert Ndongmo en janvier 1971.
Elle repose sur lutilisation approfondie de sources originales, provenant notamment du « fonds Foccart » et des
archives du Comité international de défense dErnest Ouandié (Cideo), ou des témoignages dacteurs de premier
plan notamment Mathieu Njassep mettant en valeur lintrication des procédures judiciaires, des tractations
diplomatiques et des mobilisations internationales. A contrario des accusations évoquant « la main de la France »
derrière cette affaire, le récit précis des événements permet de souligner labsence de responsabilités françaises dans
larrestation, le procès et lexécution du dernier grand leader de lALNK. La Commission offre même une analyse
circonstanciée des luttes dinfluence auxquelles se livrent les différents services français, alors divisés en deux blocs.
Dun côté, le ministère de la Justice, René Pleven, le ministre des Affaires étrangères, Maurice Schumann et la prési-
dence de la République française, sont favorables à lorganisation dun procès équitable permettant de respecter les
droits de la défense et à labandon des exécutions capitales. De lautre, la direction des Affaires africaines et malgaches
et lambassade de France à Yaoundé se retranchent derrière le respect de la souveraineté camerounaise et le principe
848 de non-intervention. Lanalyse des négociations et des tractations souligne linfluence prépondérante de ce second
bloc autour du président Ahidjo, auprès de qui lambassadeur, Philippe Rebeyrol, joue les porte-voix en particulier
autour de la question des avocats de la défense, soumis à des pressions de la part du régime camerounais : tous sont
commis doffice par peur dêtre associés à laffaire pour laquelle ils plaident. Une affaire, dont cette quatrième section
souligne également lécho international, tant du fait de la mobilisation pour un procès juste et équitable, ainsi que
son instrumentalisation par Ahidjo, afin de marquer davantage encore son indépendance à légard de la France,
en faisant peser notamment la menace dune révision de la convention judiciaire et plus largement des accords de
coopération de 1960. Elle survient dailleurs dès 1972, soulignant un reflux de linfluence française au Cameroun.
Enfin, cette dernière section propose une réflexion sur les échos de cette affaire, au-delà des bornes chronologiques
imparties à la Commission, pour bien souligner que ces procès ne mettent pas un terme à linterdépendance fran-
co-camerounaise en matière de répression. Celle-ci a des répercussions sur le territoire français, du fait de la volonté
du régime Ahidjo de contrôler les Camerounais·es présent·es en France, quil estime potentiellement enclin·es à
verser dans lopposition. Reste quen la matière, ses pressions diplomatiques ne jouent pas en sa faveur, et le rapport
entend souligner ici le positionnement nuancé des autorités françaises : les hésitations à légard de lexpulsion dAbel
Eyinga, potentiel candidat à lélection présidentielle, soulignent à la fois la volonté française de ne pas menacer la
préservation des relations dindépendance, mais aussi celle de faire primer lÉtat de droit. La censure de louvrage
de lécrivain et enseignant Mongo Beti, Main basse sur le Cameroun, publié en 1972, illustre une même logique que
retrace le rapport. Demandée par le gouvernement camerounais, elle illustre les concessions faites par les autorités
françaises. Celles-ci, divisées sur les modalités de la censure, acceptent de faire interdire la publication considérée
comme « étrangère » après avoir contesté la nationalité française de lauteur. Lancé dans une bataille judiciaire de près
de quatre ans, Mongo Beti fait face à diverses pressions politiques, médiatiques et administratives qui, de manière
paradoxale, font le succès de son pamphlet. Sa nationalité française reconnue in fine par un tribunal en 1976, Main
basse sur le Cameroun est de nouveau autorisé, signe dune répression française moins marquée que ne lauraient
souhaitée les autorités camerounaises.
Nous espérons que ce rapport pour lequel nous avons travaillé à partir dune historiographie déjà riche, avancé
de nouvelles analyses, exploré de nouvelles archives, publiques et privées, camerounaises et françaises, soit utile à
toutes celles et ceux qui ignoraient et ils et elles sont nombreux·ses, notamment en France ce triste passé colonial,
Section 4
partagé avec le Cameroun. Mais nous souhaitons également quil offre une base solide pour celles et ceux qui souhai-
teraient poursuivre des études sur les relations entre la France et le Cameroun ou sur lhistoire du Cameroun et plus
généralement sur lhistoire coloniale de la France.
Nous nous félicitons aussi quil ait pu être produit, quelle quait été la violence de ce passé, par une équipe
franco-camerounaise dans un esprit dentente et damitié.
849
La France au Cameroun : Cameroun sous mandat de la SDN, puis sous tutelle de l'Onu Principaux événements politiques internationaux
une chronologie (1945-1971) État camerounerais sous tutelle, autonome puis indépendant Principaux événements politiques nationaux
Mise en place d'un régime autoritaire au Cameroun Principaux événements liés à la répression de l'UPC
Répression policière et judiciaire par l'administration coloniale Sigles utilisés
AMT Assistance militaire technique
Principales interventions de l'armée française dans la répression
CIFFC Commandement interarmées des Forces françaises du Cameroun
Répression policière et judiciaire par l'administration camerounaise GTN/GTS Groupements techniques Nord et Sud
LÉGENDE
MMF Mission Militaire Française
Intervention de l'armée camerounaise dans la répression, dont :
ZOPAC Zone de Pacification de la Sanaga-Maritime
... sous commandement français
ZOE Zone opérationnelle d'Eskéa
30 janvier Oct-nov. 1955 16 avril 1957 1er janvier 1960 Crise entre le Cameroun
8 février 1944 Mission de visite de l'Onu Le Cameroun, LÉtat autonome du Cameroun et le Congo-Brazzaville
Conférence "État sous tutelle" accède à lindépendance totale
de Brazzaville de la France 13 novembre 1960
18 avril 1946 Signature des accords de coopération
Accords de l'Onu 1er janvier 1959 entre le Cameroun et la France
concernant la tutelle L'État camerounais 1er octobre 1961
de la France sur le Cameroun obtient l'autonomie interne Indépendance du Southern Cameroons, qui rejoint la République
du Cameroun pour former la République fédérale du Cameroun
10 avril 1948 3 août 1952 12 mai 1957
Création de l'Union Création de l'Union André-Marie
des populations Démocratique des Femmes Mbida nommé 5 mai 1960
Ramadier
21/25 sept. 1945 : du Cameroun (UPC) Camerounaises (Udefec) Premier ministre Renforcement du pouvoir personnel dAhidjo 1er septembre 1966
Mbida
Ahidjo
Crise
Événements président Création du parti unique,
violents 21 août 1954 18 février l'Union camerounaise
Création de la 18/23 déc. 1956 Ahmadou de la République
de Douala
Jeunesse Démocratique Élections Ahidjo nommé
du Cameroun (JDC) législatives Premier ministre
13 juillet 1955 13 sept. 1958 3 novembre 1960
Dissolutions de Assassinat GTN Assassinat de Félix Moumié à Genève
l'UPC, de l'Udefec de Ruben 1er avril 1965
15/29 mai 1955 et de la JDC Um Nyobè CIFFC Prise de commandement 15 janvier 1971
Manifestations ZOE ZOPAC g
de l'armée camerounaise Exécution de
Répression des len
menées par l'UPC Ba e e
de i d is
par le lieutenant-colonel Ernest Ouandié
upécistes : 31 déc. 1956 nt ppu una
dans le sud-ouest du pays Exils vers le Southern GTS eme n a ero Pierre Semengue
Cameroons et Massacre d'Ékité p e m
ou yé ca
Gr éplo ée
Avril 1955 entrées au maquis (Sanaga-Maritime) d rm
l'a
Ruben Um Nyobè 18 déc. 1956
entre dans la clandestinité Création, formation, équipement et encadrement Formation, équipement et appui logistique
Passage de l'UPC à la lutte armée de l'armée camerounaise par les cadres de la MMF de l'armée camerounaise par l'AMT
1965
1944
1945
1946
1947
1948
1949
1950
1951
1952
1953
1954
1955
1956
1957
1958
1959
1960
1961
1962
1963
1964
1966
1967
1968
1969
1970
1971